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Les photographes et le matériel

Mardi 29 mars 2011

« Ah, si mes finances me permettaient de m’offrir un 5D MkII !! Mes images seraient plus belles, je pourrais faire de la vidéo, je pourrais bénéficier du plein angle de vue de mes objectifs… »

Voilà l’état d’esprit dans lequel je me trouvais il y a peu de temps. J’en étais persuadé, il me manquait un nouveau boîtier performant. Puis en me baladant sur le blog de Philippe Durand, je suis tombé sur un article concernant un photo reportage paru en Une du New York Time, et réalisé par Damon Winter, avec… un Iphone !!! Remise en question :

Smartphone. « Un reportage avec un iPhone et puis quoi encore !! ». Puis, en parcourant la galerie, il a bien fallu que je me rende à l’évidence :
le reportage est magnifique, touchant, bouleversant, et méritait cette Une tant il transporte le lecteur dans le quotidien de ces jeunes soldats en Afghanistan. Il n’en fallait pas moins pour me remettre les pieds sur terre.

Investir dans ce nouveau boîtier maintenant, serait tout simplement ridicule dans la mesure où la somme que représente le 5D MkII me permet de partir au moins six mois en Asie. J’aurais eu un bel appareil, tout neuf, bourré de technologie, mais cela m’aurait privé de ce qui me pousse à faire de la photo : voyager, découvrir d’autres cultures, découvrir des paysages…

Geek. Cela m’a lancé sur une réflexion concernant le matériel. Les photographes sont-ils trop préoccupés par la technologie? Force est de constater que les sujets qui rencontrent le plus de succès sur les blogs et les forums traitent souvent du meilleur autofocus de telle marque, de la qualité d’une image en zoomant à 2660%, et du bruit à 100.000 ISO… L’image semble, assez souvent, passer un peu au second plan.

Et l’industrie de la photographie ne fait pas grand chose pour arranger les choses. Si on regarde la presse spécialisée, la grande majorité des magazines proposent chaque mois des dizaines de tests (si ce n’est plus !) qui me laissent perplexes quant à leur véritable intérêt.

Quant aux fabricants, on comprend aisément qu’ils ont tout intérêt à favoriser cette course à l’armement, en proposant des « nouveaux » boîtiers avec des similis améliorations, tous les six mois. Cette stratégie du « plus gros appareil = plus belle photo » a d’ailleurs montré ses limites lorsque certain se sont aperçus qu’au delà d’un certain nombre de pixels, les boîtiers donnaient de moins bons résultats avec des optiques « moyenne » (autrement dit, des optiques abordables).

Mais soyons honnêtes avec nous-mêmes : acheter un Hasselblad H4 à 15 000€ ne fera de personne un meilleur photographe. Tout comme prendre un jetable ne veut pas dire que les images seront inintéressantes. La photo est avant tout histoire d’émotion, de parti pris, de regard personnel et unique. Quelque soit la marque ou la taille du boîtier, les principes de base de la composition, de l’exposition, et de la compréhension de la lumière sont les mêmes. L’instant décisif cher à Cartier-Bresson ne se soucie pas de savoir si l’on est équipé en Nikon ou Canon.

Et j’irai même jusqu’à dire que la complexité du matériel détourne les photographes de l’essentiel : poser leur regard unique sur le monde, sur leur monde. Pendant que l’on pianote pour vérifier l’histogramme, que l’on trifouille la balance des blancs (quelqu’un s’en sert-il d’ailleurs vraiment?), ou autre, nous ne sommes plus en contact avec notre sujet, avec l’ambiance d’un lieu, etc.

Tous en jetable? Et là, je vois certain geek affirmés et assumés qui brandissent leurs boîtiers en scandant haut et fort le nom de leur marque fétiche… et je vous accorde qu’interpréter cette Une du New York Time comme la fin des boîtiers high-tech ou l’âge d’or de la photo pauvre relèverait de la naïveté si ce n’est de la mauvaise foi.

Il est évident qu’un compact n’offrira pas le même rendu d’un appareil pro plein format, au même titre que les infâmes objectifs vendus avec les kits sont à des années lumières d’une optique pro à grande ouverture. Il faut bien avouer que lorsqu’un photographe débutant atteint une certaine maîtrise, les appareils de poche montrent vite leurs limites, et peuvent freiner quelque peu l’esprit créatif.

Fusain et aquarelles. Si on revient sur le reportage de Damon Winter, celui-ci commente son choix de l’iPhone en disant que celui-ci était plus discret, et que les soldats connaissaient très bien cet objet car beaucoup en possèdent, et ils ont l’habitude de se prendre en photo avec. Ce qui a permis au photographe de passer « inaperçu » et de se faire oublier de ces sujets. Son 5D MkII était réservé à la vidéo…

On peut aussi citer le cas de Nick Brandt qui est allé à l’encontre des méthodes couramment utilisées en photo animalière. Aux boîtiers surpuissants et optiques à la distance focale démentielle, il a préféré un vieux Pentax 6×7 (moyen format argentique) et des focales courtes. Ces choix aux antipodes de la course à la performance lui ont permis de produire des images uniques représentées dans les plus grandes galeries du monde entier.

Ces exemples me laissent penser que ce qui importe finalement, ce n’est pas tant la performance du matériel, mais plutôt l’usage que l’on en fait, suivant le résultat que l’on recherche. Il n’y a pas de technique de peinture meilleure qu’une autre. Certaines œuvres nécessiteront d’être réalisées avec du fusain, d’autres en aquarelle. Chaque outil a ses avantages et qualités, qu’il est important de connaître pour en tirer le meilleur.

Le 5D viendra un jour ou l’autre alourdir mon sac photo, mais pour le moment, il serait juste ridicule et utopique d’investir dans ce nouveau boîtier. J’ai encore beaucoup de chose à parfaire, et à découvrir avec le matériel dont je dispose.



Catégorie : Discussions
Mots-clés : Damon Winter, EOS 5D mkII, matériel, photo iphone


11 Commentaire pour “Les photographes et le matériel”

  1. Guillaume Ménant
    #1  Mardi 29 mars 2011 à 12 h 45 min

    Je suis tout à fait d’accord sur le fait que le matériel n’est pas l’essentiel et que l’oeil, la vision, les idées du photographe sont autrement plus importants. Par contre, avoir un boitier FF, une belle focale fixe (comme le 135 F2 par ex) ajoutent au plaisir de prendre des photos et dans le cas des objectifs apporte un rendu parfois très particulier.

    PS : Je ne suis peut-être pas très objectif étant donné que j’ai un 5DII ^^

  2. Iwona Paczek
    #2  Mardi 29 mars 2011 à 12 h 50 min

    Hey Julien,

    Je suis d’accord avec ce que tu dis, notamment avec cette phrase « ce n’est pas tant la performance du matériel, mais plutôt l’usage que l’on en fait, suivant le résultat que l’on recherche ». Il faut en effet, savoir ce qu’il nous faut et pourquoi.

  3. Silvin Padellec
    #3  Mardi 29 mars 2011 à 13 h 35 min

    Hello Ju,

    c’est dommage, je comptais justement me débarrasser du mien de 5dII…

    Je suis en grande partie d’accord avec ce que tu écrits, on retrouve d’ailleurs la même hystérie technophile dans d’autres domaines de passionnés comme la musique (aaaaahhhh les gratteux …), la moto ou que sais-je encore.
    Bien souvent, les gens achètent (très cher) des solutions à des problèmes qu’ils n’ont pas encore rencontrés. A partir de là, il paraît difficile de tirer tout le bénéfice de la nouveauté technologique.

    Ceci dit en ce qui te concerne, c’est plus un Leica qu’il faudrait. Non? ^^

    Silvin

  4. Hadrien RICHARD
    #4  Mardi 29 mars 2011 à 15 h 15 min

    Salut Julien,

    Je suis tout à fait d’accord avec toi,
    ça me fais d’ailleurs penser à une phrase qu’un collègue photographe ou plutôt un ami photographe et moi disons toujours:

    « Sans Maitrise la puissance n’est rien »

    Il y a en effet une grande décadence dans ce qu’on peut voir et entendre à l’heure actuelle, j’en ai discuté il y a peu avec cet ami,
    Tout deux nous avions revendu notre bon vieux 50D, et tout deux devions racheté un nouvelle APN…

    Moi j’ai opté pour le 5D Mk II, car j’avais besoin d’un FF, et surtout d’une sensibilité Isométrique assez élevé, car je ne fais que peux de paysage, mais beaucoup d’événementiel…

    Mon ami étant dans la même troupe de photographes que moi,
    Nous avons les même besoin, on a donc du engagé un sujet Piquant Canon vs Nikon…

    Finalement il se retrouve avec le même boitier que moi,
    par parce que je l’ai convaincu que canon était mieux,

    mais parce que je l’ai convaincu que finalement la Photo ca ne joue pas en fonction de la marque, mais du mec qui déclenche, et que tout les APN actuellement sur le marché on en a pas vraiment besoin, c’est beaucoup du gadget…

    Je ne sais pas avec quoi tu Shoot Julien,
    Mais Hônnetement, pour avoir vu t différents travaux,
    avoir un 5D Mk II
    Serai juste un confort, une façon de se rassuré,
    Tu as assez de maitrise pour utilisé un appareil médiocre et faire de la jolie photo…

    J’ai une connaissance qui fait des photos avec un Hassel H4, mais qui ne sais pas l’utilisé,
    et ca reflète absolument ton article,

    Bonne Continuation a toi,
    J’espère te rencontrer un jour.

  5. Pierre Cimburek
    #5  Mardi 29 mars 2011 à 16 h 05 min

    Très bon article Julien, je pense que tu as tout dit ;-)

  6. David T.
    #6  Mardi 29 mars 2011 à 18 h 13 min

    Bon article, qui va plus loin que l’anecdote.
    C’est cette même réflexion qui m’a conduit à des choix qui paraitront incongrus à certains :

    - j’ai revendu mon 40D il y a 2 ans pour…un 5D premier du nom, d’occasion. Ce qui signifiait se séparer d’un boitier récent au profit d’un plus ancien. J’ai en effet abandonné le liveview, le nettoyage auto du capteur et une cadence élevée de rafale pour un boitier 24×36. Ce que je ne regrette aucunement.
    Le 5DMkII me fait un tout petit peu de l’œil, mais pour si peu de raisons que je maîtrise parfaitement mon envie de monter en gamme, et que j’investis en ce moment plutôt dans des expos que dans du matériel (car les tirages et les cadres, ça coûte, mais quel plaisir de voir ses photos au mur et d’échanger dessus avec le public, ça compte plus à mon sens que de causer du dernier boitier !).

    - étant passé au numérique en 2004, j’ai réalisé que mes photos avaient tendance à être assez « lisses ». Et que le négatif me manquait (ce petit côté tactile et manuel). Du coup, me voilà parti il y a un an à embarquer quasi-systématiquement avec moi, en plus du reflex, un boitier 6×6 plastique des années 50 avec du n&b en 120… Et ça a marché : ce boitier dispose de si peu de réglages et est si basique dans son aspect matériel, qu’il donne des images avec un rendu particulier et oblige à photographier « à l’instinct ». Du coup, j’en ai sorti des images radicalement différentes de ce que je fais d’habitude, et qui m’ont permis une autre approche du paysage (une galerie est visible ici : http://www.davidtatin.com/galeries/cheminschimeres/). Ça ne plaît pas forcément à tout le monde, mais c’est pour moi une façon de voir et montrer les choses à part entière !

    Comme tu le dis, l’appareil est un outil, et tout ce qui compte, c’est avoir un outil qui convient à sa pratique, et savoir s’en servir. En ce qui te concerne, je crois pour ce dernier point, pas de souci !

  7. Alex
    #7  Mardi 29 mars 2011 à 19 h 36 min

    Personnellement c’est pareil, mon boitier au dessus de 400 iso bruite beaucoup mais au final, je ne fais quasiment que de la photo de rue, c’est solide et assez léger avec une focale fixe. Pourquoi changer pour un full frame ? C’est sur, de temps en temps on aimerait l’avoir mais des milliers de photographe du temps de l’argentique étaient avec du 400 ASA, ce n’est pas pour ça que certaines de leurs photos ne sont pas restées mythique…

  8. Johnny
    #8  Mardi 29 mars 2011 à 21 h 08 min

    Certes je suis assez d’accord avec toi… Mais on ne vit qu’une fois et si le plaisir de prendre des photos peut être amplifier par la qualité du matériel… Finalement pourquoi s’en priver….

  9. didier
    #9  Mercredi 30 mars 2011 à 10 h 46 min

    « sans maîtrise, la puissance n’est rien », voilà aussi ce à quoi je pense en assistant parfois à cette course au suréquipement, effectivement gentiment entretenue par les constructeurs.
    ça me fait penser à cette vidéo (6 minutes, un peu long mais sympa à voir jusqu’au bout : http://goo.gl/fPZB0 )

    à méditer :) )

  10. Ju
    #10  Mercredi 30 mars 2011 à 12 h 47 min

    @silvin : La musique est un très bon exemple. Je me souviens encore qu’à l’époque (il y a quinze ans), tout le monde claquait 500 ou 1000 balles pour se payer un pédalier Zoom (toi même tu sais :-) ), qui ne faisait rien d’autre que de détruire tout le grain et le beau son de la guitare.

    J’ai très vite tout fichu à la poubelle pour brancher ma six corde directement dans un jolie petit ampli a lampe sans pédale, et j’en suis très content de ce minimalisme. Et d’un autre côté, je m’amuse un peu avec les possibilité qu’offre les ordinateur et c’est assez fascinant.

    @Hadrien : J’ai un 40D avec des focales fixes. J’en suis très content. Le FF étant surtout un désir de retrouver ce que j’ai connu étant plus jeune, le vrai 24×36, mais aussi une évolution, avec toujours dans l’idée des impressions pour des expos, qui, pour les grands formats, nécessitent quand même une certaine qualité.

    @Johnny : Comme tu le dis, j’attache malgré tout de l’importance à la qualité (un bon objot, c’est quand même important). Il faudra tôt ou tard que je passe au FF pour des questions de sensibilité, rendu des profondeur de champ, etc , mais j’essaye aussi d’exploiter des méthodes et technologie révolues, qui donnent assurément un autre rendu.

    Par exemple, je suis parti l’an dernier en Norvège seulement avec mon 6×7 et une dizaines de pellicule. Même si il y a pas mal de contraintes (poids, coût, rayons x à l’aéroprt, mesures de la lumière…), j’aime énormément travaillé de cette manière, et les images que je fait au moyen format ont un tout autre aspect, que ce que je fait en numérique.

    Et puis, de toute façon, il y a la question financière qui pour le moment bloque…

    @David : ta démarche illustre très bien cet article

    @Didier : Je regarderais la video de retour en france ;-)

  11. Pbo
    #11  Mercredi 22 juin 2011 à 18 h 03 min

    C’est drôle : on se retrouve tous assez dans ce que tu écris Ju. Et comme toi, je suis absolument certain qu’une fois cette prise de conscience effective, le geek qui sommeille en chaque photographe est prêt à surgir à la moindre occasion pour baillonner la voix de la raison qui nous dit « mais non, t’as pas besoin d’un 5DII !) :)
    Je suis exactement dans le même cas : j’aimerais retrouver les vrais focales du temps de l’argentique et exploiter mes GA pleinement.
    Alors… « Besoin » d’un nouveau boitier ? Pour ce qui me concerne, évidemment que non !
    Mais « Envie », ça alors là, oui ! Et j’assume sans complexes !
    :)

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Photographer specialised in portrait, landscape, travel, cultural editorial

Passionné par la diversité des cultures et traditions qui font la richesse de l'humanité, Julien parcourt le monde afin de saisir et partager des histoires, des regards, des instants de vie.

Il place la rencontre humaine au coeur de son travail et s'attache à "mettre en valeur ce que l'humain a de plus beau et de plus sincère en lui".

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